M'BALA M'BALA c. FRANCE

Application no. 25239/13 · Delivered 2015-10-20 · ECLI:CE:ECHR:2015:1020DEC002523913 · Languages: FR · EN · PL · SL

Application no.
25239/13
Delivered
2015-10-20
Respondent State
FRA
Conclusion
Irrecevable (Art. 35) Conditions de recevabilité
Convention articles
7, 10, 10-1, 17, 35
Importance
Key case
Original
HUDOC ↗
PresidentJosep CasadevallJudgeAngelika NußbergerJudgeBoštjan M. ZupančičJudgeVincent A. De GaetanoJudgeAndré PotockiJudgeHelena JäderblomJudgeSíofra O’LearyRegistrarMilan Blaško
Summary
Preparing…

CINQUIÈME SECTION

DÉCISION

Requête no 25239/13

Dieudonné M’BALA M’BALA

contre la France

La Cour européenne des droits de l’homme (cinquième section), siégeant le 20 octobre 2015 en une chambre composée de :

Josep Casadevall, président,

Angelika Nußberger,

Boštjan M. Zupančič,

Vincent A. De Gaetano,

André Potocki,

Helena Jäderblom,

Síofra O’Leary, juges,

et de Milan Blaško, greffier adjoint de section,

Vu la requête susmentionnée introduite le 10 avril 2013,

Vu les observations soumises par le gouvernement défendeur et celles présentées en réponse par le requérant,

Après en avoir délibéré, rend la décision suivante :

EN FAIT

A. Les circonstances de l’espèce

« Dieudonné : Vous savez que le Zénith c’est toujours pour moi une étape assez importante chaque année, alors quand je veux le faire c’est toujours plus difficile. Je me suis dit : faut que je trouve une idée quand même sur ce Zénith, une idée pour leur glisser une quenelle comme y fallait.

Évidemment, je réfléchis, hein ça m’arrive, et donc euh je me suis inspiré un petit peu de la dernière critique très élogieuse de Bernard H (inaudible – huées dans le public) qui décrivait la soirée au Zénith, le spectacle, cette soirée, cette soirée au Zénith comme le plus grand meeting antisémite depuis la dernière guerre mondiale, alors évidemment, il me laissait une petite marge de progression, parce que je me suis dit, il faut que je fasse mieux cette fois-ci, hein, alors si vous voulez participer à ce qu’on appelle une œuvre collective de glissage de quenelle, je vous propose d’accueillir une personne alors là qui va les faire grimper aux rideaux, hein, est-ce que ça vous intéresse ? (approbation bruyante du public) Alors la personne qui va monter sur cette scène est un scandale à lui tout seul, je vous le dis tout de suite [...] je crois que c’est la personne la plus infréquentable de France (cris dans la salle : « Sarkozy »). Sarkozy, il s’est accommodé, il est devenu fréquentable mais sachez que dès demain matin, il ne restera de cette soirée que le moment où il est arrivé sur scène, comme quoi il s’est fait tabasser par les milices d’occupation israéliennes, le BETAR et la LDJ, il a été laissé pour mort sur le bord d’un chemin et l’homme, d’ailleurs, pour la petite anecdote, qui lui a sauvé la vie, qui l’a conduit à l’hôpital, cet homme a été obligé de s’en justifier dans la presse. Ce mec-là, je ne le connaissais pas il y a quelques années, je le connais encore très peu mais je sais que c’est l’homme le plus infréquentable et donc je me suis dit, si on veut faire un truc qui s’appelle un truc d’enfer, un truc puisqu’ils sont là, la presse est parmi nous, donc demain (huée dans le public). Écoutez la meilleure façon de leur répondre, c’est d’accueillir un homme qui était au départ accroché à la poésie et qui a développé ensuite des thèses qui sont les siennes. Je vous demande d’applaudir M. Robert Faurisson... (applaudissements) mieux qu’ça, mieux qu’ça, plus de cœur, encore, encore, (entrée de M. Faurisson – embrassade avec Dieudonné). Alors-là, sachez en tous cas une chose, vos applaudissements vont retentir vous verrez dans les médias dès demain matin, jusqu’assez loin... Robert je crois que vous méritez bien ce prix... Alors le sketch, le sketch ne serait pas complet, si Jacky, je vais demander à Jacky, mon fidèle technicien, de remettre à Robert le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence, Jacky, dans son habit de lumière. Photographes lâchez-vous ... ! (entrée d’une personne vêtue d’un pyjama à carreaux, avec une étoile juive qui remet à M. Faurisson un objet avec trois pommes). Regardez ce scandale, appréciez, ovation... (cris dans le public : « Faurisson a raison » « il a gagné »).

Robert Faurisson : Un mot et peut-être plus qu’un mot, zumbele pour commencer, à toi Jacky, à Pierre Panet, à Sandra je crois. Écoute, tu nous dis « j’ai fait le con ». C’est sûr... mais ce soir, tu es vraiment en train de faire le con.

Dieudonné : C’est sûr je n’en doute pas, c’est la plus grosse connerie que j’ai faite je pense. Mais la vie est courte, la vie est très courte, déconnons et désobéissons le plus possible.

Robert Faurisson : Je vous remercie parce que je n’ai pas du tout l’habitude de ce genre d’accueil, je suis supposé être un gangster de l’histoire. C’est Le Monde qui l’a dit et Le Monde a toujours raison (cris dans le public : « Jacques Mesrine »). Tu as raison en tout cas, toi, de dire que j’ai été l’objet de traitements spéciaux dix fois. Dont une fois où je suis quand même passé à deux doigts de la mort et je te préviens que celui qui m’a sauvé sans savoir mon nom, lorsqu’il a su mon nom, le lendemain, a dit à la police qu’il regrettait de m’avoir sauvé la vie.

Dieudonné : Il a été tabassé par les milices sionistes qui sont très actives. [...] (cris dans le public : « Bâtard »).

Robert Faurisson : Je peux ajouter...

Dieudonné : Oui oui pas de problème Robert, les musiciens se mettent en place, on va terminer sur un zumbele en forme de liberté d’expression...

Robert Faurisson : Je peux te compromettre...

Dieudonné : Euh...Oui... tu peux... Liberté d’expression.

Robert Faurisson : Nous allons... Alors... Vous ne savez pas ce que je dis ni ce que je maintiens. Certains d’entre vous ou la plupart d’entre vous ne savent pas ou savent ce que les médias osent dire à mon propos, toutes les sottises qu’ils peuvent prêter aux révisionnistes. Vous savez qu’il existe en France une loi spéciale qui va permettre à notre ami de se retrouver à la 17e chambre d’ici peu de temps, comme moi j’y ai été un nombre de fois que je ne peux pas dire. Je peux simplement vous dire ceci, c’est que je n’ai pas le droit... C’est la loi, comme tu disais si bien.

Je n’ai pas le droit de vous dire ce qu’est en réalité le révisionnisme, que ces gens-là appellent le négationnisme (applaudissements dans la salle) mais je peux vous dire... Oui enfin s’ils tiennent à m’appeler négationniste, je les appelle affirmationnistes et vous écrirez le mot comme vous voudrez (applaudissements). Voilà... écoutez-moi bien... voilà 34 ans, 1974-1998 que je suis traité dans mon pays en Palestinien. Je suis traité en Palestinien et je ne peux m’empêcher de faire cause commune avec eux (cris et applaudissements du public). Je n’ai pas d’opinion politique, mais je trouve émouvant ce que tu as dit à la fin à propos de la Palestine (cris dans le public : « Vive la Palestine »).

Dieudonné : Je réitère notre soutien indéfectible à la Palestine, je vais demander aux musiciens de se mettre en place car il faut malheureusement arrêter. De toute façon, votre présence ici, notre poignée de main, est déjà un scandale en soi et sachez que demain le débat sera lancé et vous aurez tous l’occasion à mon avis de le suivre. Liberté d’expression, merci à tous, merci de votre solidarité, mes respects, chapeau bas. Liberté d’expression. Merci à vous, merci de votre solidarité. Mes respects, chapeaux bas. Liberté d’expression. »

« La quenelle que je viens de leur mettre là, (...), c’est une bombe médiatique artisanale de ma fabrication (...)

Pour le matériel, il fallait que je trouve plus fort que Le Pen... Ben ouais, tu ne peux pas faire deux fois un coup avec le même personnage. Moi je ne suis pas au Front national, j’en ai rien à foutre de ça, bon le mec est sympa, là on s’est bien amusé mais bon... et donc c’était pas évident de trouver plus infréquentable que Le Pen, c’est quasiment infréquentable... Moi j’ai fait toutes les poubelles du show business, ça m’a mis deux mois avant de le trouver, il était là, tout seul au milieu des feuilles de salade. Un diamant, l’élu. »

« Vous savez que le Zénith c’est toujours pour moi une étape assez importante chaque année, alors quand je veux le faire c’est toujours plus difficile. Je me suis dit : faut que je trouve une idée quand même sur ce Zénith, une idée pour leur glisser une quenelle comme y fallait.

Évidemment, je réfléchis, hein ça m’arrive, et donc euh je me suis inspiré un petit peu de la dernière critique très élogieuse de Bernard H (inaudible – huées dans le public) qui décrivait la soirée au Zénith, le spectacle, cette soirée, cette soirée au Zénith comme le plus grand meeting antisémite depuis la dernière guerre mondiale, alors évidemment, il me laissait une petite marge de progression, parce que je me suis dit, il faut que je fasse mieux cette fois-ci, hein (...) »

La citation précisait que ces propos devaient être lus au regard du sketch consistant :

« – à faire monter sur scène un acteur déguisé en déporté juif, porteur d’un costume rappelant celui des déportés (pyjama et étoile jaune – supportant la mention « Juif » – cousue sur la poitrine),
« Par [un] jugement en date du 27 octobre 2009 du tribunal correctionnel de Paris (17e chambre/chambre de la presse), Dieudonné M’Bala M’Bala a été déclaré coupable du délit d’injure envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, en l’espèce les personnes d’origine ou de confession juive, à raison de propos tenus publiquement dans la salle de spectacle Le Zénith le 26 décembre 2008, poursuivis par le ministère public, l’a condamné à une peine d’amende et à indemniser diverses associations se proposant par leurs statuts de combattre le racisme et qui s’étaient constituées parties civiles. » (sic)
« Dans les propos incriminés, Dieudonné M’Bala M’Bala introduit ce qui va suivre en expliquant à son public l’intention qui l’a guidé. Relevant que le précédent spectacle qu’il avait donné dans la même salle a été qualifié – par quelqu’un dont le nom est rendu inaudible par les huées qu’il soulève dans le public, mais que le prévenu a identifié en la personne de Bernard-Henri Levy – de « plus grand meeting antisémite depuis la dernière guerre mondiale », il indique qu’il a décidé qu’il fallait qu’il « fasse mieux » qu’en cette occasion, chacun comprenant qu’il s’agit là d’une antiphrase et que l’ambition qu’il affiche est bien de faire pire. Dieudonné M’Bala M’Bala expose encore que son objectif ultime est de « leur glisser une quenelle comme y fallait » ; cette expression imagée renvoie – de façon assez claire, quoiqu’elle semble avoir été spécifiquement forgée par le prévenu – aux registres de la scatologie et de la sodomisation.

Il ne précise pour autant pas qui est censé être la victime de ce « glissage de quenelle », selon l’expression qu’il emploie quelques secondes plus tard, mais a déclaré à l’audience qu’il visait les « médias », au « fondement » desquels il destinait la dite « quenelle ».

Il résulte cependant de ce qui suit que c’est un autre groupe qu’il vise.

Dieudonné M’Bala M’Bala dévoile en effet à son public l’idée qu’il a eue et qui doit lui permettre de réaliser cet objectif de faire pire que l’an passé, tout en restant dans le registre, qui lui avait alors été imputé, de l’extrême antisémitisme. Il annonce avoir invité la « personne la plus infréquentable de France », qu’il présente comme la victime des « milices d’occupation israélienne » (il dira plus loin « les milices sionistes ») et, de façon cryptée, comme un homme « qui a développé [...] des thèses qui sont les siennes ». C’est alors Robert Faurisson qu’il introduit et fait acclamer par son public avant de lui faire remettre « le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ».

Ce faisant, il ne peut que faire référence à ce par quoi cet ancien universitaire s’est fait largement connaître, à savoir la négation de la réalité du génocide des Juifs perpétré par le régime nazi.

Dieudonné M’Bala M’Bala a déclaré, à cet égard, au cours de l’enquête ordonnée par le ministère public, puis à l’audience, qu’il ignorait que Robert Faurisson était, en France, un des principaux tenants des thèses négationnistes et avait été notamment condamné pour le délit prévu par l’article 24 bis de la loi sur la liberté de la presse. Il a affirmé, au contraire, qu’il ne connaissait celui qu’il avait choisi d’inviter que pour avoir remis en cause que la maison dite des esclaves, située à Gorée, au Sénégal, ait bien été un lieu d’embarquement des victimes de la traite négrière. Ces affirmations sont, cependant, dépourvues de toute vraisemblance, compte tenu tant de la notoriété du négationnisme de Robert Faurisson que de l’objectif affiché par le prévenu.

Dieudonné M’Bala M’Bala ne saurait sérieusement prétendre, en effet, qu’il ambitionnait de faire pire dans l’antisémitisme – ainsi qu’il l’annonce à son public dans les propos poursuivis – et, plus généralement, de se livrer à la plus extrême des provocations – en cherchant et trouvant « plus infréquentable que Le Pen », pour reprendre les mots qu’il utilise le 1er janvier 2009 en commentant sa prestation du Zénith, (...) mais qu’à cette fin, il aurait invité quelqu’un qui aurait seulement tenu d’hypothétiques propos pour nier, non pas la réalité de la traite négrière occidentale comme il le suggère abusivement, mais l’authenticité d’un de ses lieux emblématiques.

Par ailleurs, le libellé même du prix qu’il entend remettre à Robert Faurisson renvoie à des valeurs positives, aux yeux du prévenu - qui se présente en victime, elle aussi infréquentable, des puissants et des tenants des idées communément admises –, comme du public que lui a précisément acquis cette posture.

Enfin, si une mise en scène ne saurait constituer en elle-même le support d’une injure, ce moyen de publicité n’étant pas prévu par l’article 23 susvisé, il doit être encore relevé que le prévenu a choisi, pour remettre le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » à Robert Faurisson, une personne habillée d’un pyjama rayé sur lequel est cousue une étoile jaune marquée du mot « juif » – cette étoile caractérisant bien, pour ce qui la concerne, un support de l’écrit exposé dans une réunion publique, au sens de ce texte – et, pour matérialiser ce prix, un emblème lui aussi exposé au regard du public, à savoir un chandelier à trois branches, coiffées de trois pommes.

Dieudonné M’Bala M’Bala a admis, devant les enquêteurs, que le choix du costume de déporté déjà utilisé par le même comédien dans son spectacle, avait été fait parce qu’il constituait « la plus efficace » des provocations, et que le chandelier était ce qu’il avait trouvé de « plus désuet » et de « plus ridicule ». Il est cependant revenu sur ces déclarations à l’audience, prétendant que le costume avait été utilisé par commodité et pour éviter d’en chercher un autre, et que le chandelier avait été trouvé dans une loge.

Professionnel du spectacle, (...), le prévenu ne saurait, en tout état de cause, utilement soutenir que ces circonstances auraient été laissées au hasard et déterminées par des contingences purement matérielles. Le double choix d’un chandelier, d’une part, objet qui, lorsqu’il a sept branches, constitue un emblème de la religion juive et qui est abâtardi par sa réduction à trois branches et la substitution de pommes aux bougies, et d’un costume évoquant celui imposé aux déportés juifs dans les camps de concentration nazis, costume de surcroît qualifié d’« habit de lumière », d’autre part, donne tout son sens, pour les spectateurs présents dans cette réunion publique, à l’ambition expressément affichée dans les propos poursuivis, tels qu’ils viennent d’être tenus, d’atteindre au comble de l’antisémitisme.

Ce sont donc bien les personnes d’origine ou de confession juive au « fondement » desquels le prévenu entend « glisser une quenelle », en faisant acclamer un individu uniquement connu du public pour ses thèses négationnistes, en le présentant comme le héros de valeurs positives et en lui faisant remettre cet hommage, sous la forme d’un emblème dénaturé de cette communauté, par un personnage ridiculisant les victimes juives des crimes mêmes que nie la personne ainsi honorée.

Les propos poursuivis sont, dans ces conditions et ainsi que l’ont soutenu à juste titre le ministère public et les parties civiles, à la fois outrageants et méprisants à l’égard des personnes d’origine ou de confession juive.

C’est en vain que le prévenu fait plaider d’abord que ces propos contiendraient l’imputation d’un fait précis, dès lors que celui qu’il articule, « vouloir organiser un meeting antisémite », qui constitue d’ailleurs une analyse pertinente de son propre propos, le vise lui – s’agissant d’un fait qu’il s’impute à lui-même, qui est cependant prévenu et pas partie civile – et non pas les personnes d’origine et de confession juive, auxquelles aucun comportement particulier n’est prêté.

C’est également à tort que Dieudonné M’Bala M’Bala soutient l’excuse de provocation, alors qu’il ne démontre nullement qu’une personnalité aurait qualifié de meeting antisémite un de ses précédents spectacles, qui aurait été donné deux ans auparavant, ni qu’un tel jugement de valeur, à supposer qu’il ait été effectivement émis, aurait présenté le caractère d’une provocation au sens de l’article 33, alinéa 2, de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, en ce qu’il aurait été de nature à expliquer, voire à justifier la présente injure, qui vise pourtant précisément les personnes d’origine ou de confession juive.

Dieudonné M’Bala M’Bala ne saurait davantage s’abriter derrière une intention humoristique. La caricature et la satire, même délibérément provocantes ou grossières, participent indéniablement, dans une société démocratique, de la liberté d’expression et de création et de la libre communication des idées et des opinions. Il n’appartient pas, par ailleurs, au tribunal – qui n’est pas juge de la qualité d’une prestation, quoiqu’il remarque qu’il ne résulte nullement de l’enregistrement vidéo diffusé que les propos auraient suscité l’hilarité du moindre spectateur – de déterminer si les propos incriminés ambitionnaient ou non de rester dans le registre du spectacle d’humoriste qu’ils concluaient. Il doit être rappelé, toutefois, que le droit à l’humour connaît des limites, et spécialement le respect de la dignité de la personne humaine.

Au cas présent, en annonçant son désir de pousser à son comble la provocation antisémite et en honorant à cette fin publiquement une personne connue pour ses thèses négationnistes, à qui il faisait remettre par une caricature de déporté juif un objet ridiculisant un emblème de la religion juive, le prévenu a très largement excédé les limites admises du droit à l’humour.

Enfin, il doit être constaté que, contrairement à ce qui est suggéré à divers moments de la séquence litigieuse, lorsque sont évoquées « les milices d’occupation israélienne », les « milices sionistes » et le « soutien indéfectible à la Palestine », les propos poursuivis ne relèvent pas d’une libre prise de position politique sur le conflit opposant les Palestiniens et l’État d’Israël, dès lors que c’est bien l’ensemble des personnes d’origine ou de confession juive qui sont visées par l’injure incriminée, qui tend à les atteindre uniquement à raison de leur origine ou de leur religion, et indépendamment de leurs éventuels choix politiques. »

« Se référant, ce qu’il ne conteste pas, à l’écrivain Bernard-Henri Lévy qui l’a, dit-il, accusé par le passé d’avoir organisé au Zénith « le plus grand meeting antisémite depuis la dernière guerre mondiale », Dieudonné M’Bala M’Bala se donne pour ambition de « faire mieux cette fois-ci ».

Joignant par deux fois le geste à la parole, remontant sa main droite le long de son bras gauche jusqu’à l’épaule, Dieudonné M’Bala M’Bala, explique au public qu’il s’agit de « leur » « glisser une quenelle », une expression imagée évoquant à l’évidence la sodomie : « si ça glisse, c’est plus souple, c’est plus agréable qu’une gifle » a-t-il déclaré devant la cour.

C’est en vain que le prévenu soutient dans ses conclusions que son message n’était pas destiné « à un groupe de personnes, en l’occurrence la communauté juive, mais à certains de ses représentants avec lesquels il est en controverse, dont notamment le chroniqueur de l’hebdomadaire Le Point », la suite de ses propos et la mise en scène organisée par ses soins démontrant sa volonté de cibler l’ensemble de la communauté juive.

Il annonce en effet la venue d’une personne « qui va les faire grimper aux rideaux », « un scandale à lui tout seul », « la personne la plus infréquentable de France », précisant que l’intéressé a été « tabassé par le BETAR et la LDJ », « des milices sionistes », et qu’il développe « des thèses qui sont les siennes ».

Entre alors sur scène Robert Faurisson, notoirement connu pour ses thèses négationnistes qui lui ont valu bon nombre de condamnations et que Dieudonné M’Bala M’Bala fait applaudir par le public, la soirée perdant ainsi son caractère de spectacle et présentant dès lors les caractéristiques d’un meeting.

Ayant pour objectif de « faire mieux » en matière d’antisémitisme, le prévenu ne peut sérieusement soutenir, ainsi qu’il l’a fait devant le tribunal et devant la cour, qu’il ne connaissait son invité qu’au travers de ses travaux mettant en doute la réalité du rôle tenu par l’île de Gorée au Sénégal à l’époque de la traite des Noirs.

Donnant à ses propos liminaires tout leur sens et leur portée, Dieudonné M’Bala M’Bala fait alors remettre à Robert Faurisson le « prix de l’insolence et de l’infréquentabilité » par un personnage revêtu d’un pyjama, qualifié d’« habit de lumière », qui rappelle à l’évidence la tenue des déportés, l’étoile jaune portant le mot « juif » cousue sur le vêtement levant toute ambiguïté quant au but poursuivi et à la communauté visée.

S’il en était besoin, la remise du prix, un chandelier à trois branches coiffées de trois pommes qui vient caricaturer un symbole de la religion juive, complète le dispositif.

Le « glissage de quenelle » annoncé au public et qui a pour objectif affiché de faire « mieux » en matière d’antisémitisme prend alors tout son sens : offenser délibérément la mémoire d’un peuple en tournant en dérision, par le biais de la parole, de l’étoile jaune – support du mot « juif » – et de l’emblème du chandelier remis par un « déporté » à un spécialiste des thèses négationnistes, la déportation et l’extermination des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui constitue, ainsi que l’a déjà dit le tribunal, un mode d’expression à la fois outrageant et méprisant à l’égard de l’ensemble des personnes d’origine ou de confession juive, ce qui caractérise l’injure poursuivie.

Et si Dieudonné M’Bala M’Bala revendique son droit à la liberté d’expression et, en quelque sorte, l’immunité dont devrait bénéficier la création artistique à vocation humoristique, il doit être rappelé que ces droits, essentiels dans une société démocratique, ne sont pas sans limites, tout spécialement lorsqu’est en cause le respect de la dignité de la personne humaine, ce qui est le cas en l’espèce, et lorsque les actes de scène cèdent la place à une manifestation qui ne présente plus le caractère d’un spectacle. »

B. Le droit interne et international pertinent

Article 23

« Seront punis comme complices d’une action qualifiée crime ou délit ceux qui, soit par des discours, cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans des lieux ou réunions publics, soit par des placards ou des affiches exposés au regard du public, soit par tout moyen de communication au public par voie électronique, auront directement provoqué l’auteur ou les auteurs à commettre ladite action, si la provocation a été suivie d’effet. »

Article 24 bis

« Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. (...) »

Article 29

« Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation. La publication directe ou par voie de reproduction de cette allégation ou de cette imputation est punissable, même si elle est faite sous forme dubitative ou si elle vise une personne ou un corps non expressément nommés, mais dont l’identification est rendue possible par les termes des discours, cris, menaces, écrits ou imprimés, placards ou affiches incriminés.

Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure. »

Article 33

« L’injure commise par les mêmes moyens envers les corps ou les personnes désignés par les articles 30 et 31 de la présente loi sera punie d’une amende de 12 000 euros.

L’injure commise de la même manière envers les particuliers, lorsqu’elle n’aura pas été précédée de provocations, sera punie d’une amende de 12 000 euros.

Sera punie de six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende l’injure commise, dans les conditions prévues à l’alinéa précédent, envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Sera punie des peines prévues à l’alinéa précédent l’injure commise dans les mêmes conditions envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap.

En cas de condamnation pour l’un des faits prévus par les deux alinéas précédents, le tribunal pourra en outre ordonner :

1o L’affichage ou la diffusion de la décision prononcée dans les conditions prévues par l’article 131-35 du code pénal. »

Art. 4

« Les États parties condamnent toute propagande et toutes organisations qui s’inspirent d’idées ou de théories fondées sur la supériorité d’une race ou d’un groupe de personnes d’une certaine couleur ou d’une certaine origine ethnique, ou qui prétendent justifier ou encourager toute forme de haine et de discrimination raciales, ils s’engagent à adopter immédiatement des mesures positives destinées à éliminer toute incitation à une telle discrimination, ou tous actes de discrimination, et, à cette fin, tenant compte des principes formulés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et des droits expressément énoncés à l’art. 5 de la présente Convention, ils s’engagent notamment:

a) A déclarer délits punissables par la loi toute diffusion d’idées fondées sur la supériorité ou la haine raciale, toute incitation à la discrimination raciale, ainsi que tous actes de violence, ou provocation à de tels actes, dirigés contre toute race ou tout groupe de personnes d’une autre couleur ou d’une autre origine ethnique, de même que toute assistance apportée à des activités racistes, y compris leur financement;

b) A déclarer illégales et à interdire les organisations ainsi que les activités de propagande organisée et tout autre type d’activité de propagande qui incitent à la discrimination raciale et qui l’encouragent et à déclarer délit punissable par la loi la participation à ces organisations ou à ces activités;

c) A ne pas permettre aux autorités publiques ni aux institutions publiques, nationales ou locales, d’inciter à la discrimination raciale ou de l’encourager. »

GRIEFS

EN DROIT

SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 10 DE LA CONVENTION

« 1. Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n’empêche pas les États de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations.

A. Arguments des parties

B. Appréciation par la Cour

Par ces motifs, la Cour, à la majorité,

Déclare la requête irrecevable.

Fait en français puis communiqué par écrit le 10 novembre 2015.

Milan Blaško Josep Casadevall

Greffier adjoint Président

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